Bugeaud, soldat laboureur

Bugeaud, soldat laboureur

Thomas Robert Bugeaud de la Piconnerie naît le 15 octobre 1784 à Limoges. Il est le neuvième enfant d’une famille de la noblesse périgourdine. Ses ancêtres sont des travailleurs de la forge et de la terre depuis 1708. Par tradition, il est placé en nourrice jusqu’ à l’age de six ans au domaine de la Durantie. Il vit au grand air dans cette propriété familiale, joue avec les enfants des paysans, et parle le patois. C’est dans ce cadre très rural que va naître sa passion pour l’agriculture. En 1790, il retourne chez ses parents (Jean-Ambroise et Françoise Bugeaud) qui souhaitent transformer ce « petit campagnard » en un homme digne de son rang. Mais cette éducation ne sera pas menée à terme car sa mère meurt en 1798.

Se retrouvant seul avec un père rude et brutal, Thomas Bugeaud décide de partir rejoindre ses sœurs à la Durantie. Il y retrouve ses racines et la campagne qu’il affectionne tant.

Son adolescence est agréable, il a de nombreux amis métayers et adore partir chasser et pêcher avec les paysans de son âge. Son éducation est dirigée par ses deux sœurs pendant six ans. A vingt ans, il ne veut plus rester à la charge de ses proches et décide de devenir commis de M. Festugière, maître de Forge. Celui-ci reconnaît rapidement les qualités intellectuelles de son apprenti et lui conseille plutôt l’armée.

Thomas Bugeaud entame donc sa brillante carrière militaire en juin 1804. Pendant onze ans, il combattra en Europe (particulièrement en Espagne) et sera licencié en septembre 1815, avec le grade de colonel.

A 31 ans, il décide de profiter de sa retraite anticipée pour s’installer à Excideuil. Mais il s’y ennuie et les habitants n’apprécient pas sa présence. En réalité, il souhaite revenir à la Durantie et s’y installer. Mais il n’a pas les moyens d’acheter la propriété, et ne peut pas l’entretenir seul. Son ami Festugière lui présente Elisabeth Jouffre de Lafaye, jeune fille noble de 18 ans. Elisabeth possède une dot de 250 000 francs (de quoi racheter la Durantie) et elle lui permettrait de fonder un foyer pour justifier ce rachat. Il faudra à Thomas dix-huit mois de négociations avec la famille de Lafaye pour enfin célébrer le mariage, le 30 mars 1818. Il achète finalement le domaine de son enfance pour 180 000 francs en mai 1819.

La propriété est à lui mais dans quel état…

La Durantie, composée d’une grande ferme et du château de Gandumas, est à l’abandon. Les métairies sont délabrées mais Bugeaud va reconstruire et améliorer les bâtiments d’habitation et d’exploitation : « les ouvriers doivent être mieux chez nous que chez eux ». Il comprend rapidement que la pauvreté des paysans vient de la généralisation des jachères. Il décide de multiplier les parcelles artificielles, surtout des trèfles dont il sera très fier. Puis, il améliore la culture des céréales et procède à des coupes dans les bois. Il se lance dans l’élevage et déclare même : « un pays sans bétail est un pays misérable ». Bugeaud s’investit entièrement dans son entreprise et cela fini par payer.

Toujours à l’écoute de ses cantons, il demande la création en 1845 des relais de poste d’Excideuil et de Lanouaille.
Son rôle majeur dans la campagne d’Algérie se termine le 28 janvier 1847, il rentre en France avec le grade de maréchal. Il réintègre aussitôt la Durantie et constate les bienfaits qu’il a apporté à la région. Mais les clubs socialistes se multiplient et prennent Bugeaud comme symbole d’une France rigide et dépassée. Malgré les progrès immenses qu’il a apporté, les paysans locaux accueillent le maréchal avec mépris.

En 1848, il est placé à la tête de la Garde Nationale par Louis Philippe. Mais après la chute de la monarchie de Juillet, sa présence n’est plus nécessaire à Paris.
Respecté mais contesté, le maréchal Bugeaud est écarté de la vie politique et se retire comme à son habitude dans son domaine. Lorsqu’il y arrive, les opposant politiques soulèvent la population contre lui et tentent même d’assaillir la Durantie, sans succès. Il n’a plus aucune influence politique, perd plusieurs élections et est définitivement désavoué.

Pourtant, Louis Bonaparte le convoque à Paris, au début du mois de juin 1849. Bugeaud est pressenti pour devenir le nouveau ministre de la guerre, mais il meurt le 10 juin du choléra qui ravage alors la capitale. Il repose depuis lors aux Invalides, bien que le caveau familial se trouve au cimetière d’Excideuil.

Outre le très grand stratège militaire qu’il incarne, le maréchal Bugeaud restera dans les mémoires comme un homme proche de son pays, dont la devise était : « ense et aratro » (par l’épée et la charrue).
En 1823, il fait travailler 13 familles de métayers (106 personnes) et une douzaine de domestiques. Il possède aussi 80 bœufs et une cinquantaine de vaches qui lui fournissent le fumier, 10 juments et 500 moutons.

Pour tester ses nombreuses idées, il construit même une ferme expérimentale (entre autres pour la fabrication d’engrais liquide). Toutes ces richesses s’étendent sur près de 800 hectares de terres, les bois mis à part.
Sa réussite agricole et commerciale est pourtant vue d’un mauvais œil par les paysans. Le soldat laboureur doit supporter les moqueries et les réflexions, parfois de la part de ses propres métayers.

Mais Thomas Bugeaud est un homme qui a foi en son projet. Il veut moderniser la région et compte donner l’exemple. Il organise la rotation des cultures et créé une machine à battre le blé. Il plante des noyers, des chênes et des châtaigniers sur les parcelles abandonnées, fait planter des vignes et empierrer les chemins. Il essaie même la culture de carottes, mais son exemple n’est pas suivi.

Pour s’imposer, il apprend le maniement de la faux et de la charrue, se lève à l’aube pour travailler avec ses hommes et coordonner les efforts. Il prend d’ailleurs grand soin de ses métayers en les payant bien et en leur offrant confort et repos; il ira même jusqu’à créer une école à la Durantie pour leurs enfants.

Mais l’influence exercée sur les paysans lui semble insuffisante. Bugeaud décide de rencontrer directement les propriétaires terriens pour débattre avec eux de ses nouvelles méthodes de travail.

En 1824, il organise une grande réunion à la Durantie pour montrer les résultats de ses expériences et le succès de ses techniques. C’est là que naît l’idée de fonder un Comice Agricole. La même année, Bugeaud créé donc le premier Comice Agricole de France à Lanouaille, pour augmenter son influence dans la région. Il donne des primes d’encouragement de 200 francs (pour les prairies artificielles et l’élevage de bovins) qui sont remises lors de banquets et bals champêtres qui deviennent très populaires. Ces fêtes rurales font mieux passer les idées modernes du colonel. De plus, Bugeaud danse, chante et parle occitan pour mieux se rapprocher de ses interlocuteurs.


St Pantaly d’Excideuil : Les terrasses de la Côte d’Or

Malgré ses activités prenantes, Bugeaud trouve le temps de revenir régulièrement dans son domaine et d’y essayer de nouvelles techniques dont une assez surprenante. Il commença par implanter des arbres fruitiers habituellement exploités en Méditerranée : des pêchers, figuiers, amandiers. Mais il acheta surtout 12 187 mûriers pour les cantons de Lanouaille et Excideuil !

Ces arbres étaient destinés à réaliser un de ses souhaits : « que les paysannes aient une robe de soie du dimanche.» Bugeaud a donc l’idée de créer un élevage de vers à soie qui se nourriront des feuilles de mûriers.

Il fait venir en janvier 1836 la famille Coulttous de Lyon, des spécialistes magnans, qu’il installe à St Pantaly d’Excideuil (non loin du Château de la Roche qu’il acheta pour le mariage de sa fille Marie).

Ces professionnels fondent une magnanerie (où trônent encore deux majestueux mûriers platanes) et utilisent les terrasses de la Côte d’Or où sont plantés à l’époque 7547 mûriers. Mais les feuilles des ces arbres souffrent des gelées tardives du Périgord. De plus, la soie produite ne peut pas être transformée sur place, ce qui ajoute des coûts de transports.
Cette industrie pourtant prometteuse se révèle être un fiasco et les terrasses sont progressivement réutilisées pour y planter des chênes truffiers.
Cette expérience avait curieusement déjà été tentée en 1745 par Henri Bertin qui avait lui aussi planté des mûriers et installé une véritable manufacture de soie dans son château de Bourdeuilles, devenu la magnanerie-musée de Goumondie à St-Just.

Bugeaud, incarnant l’avenir et le dynamisme du pays est élu maire d’Excideuil en 1825 et le restera jusqu’en 1830. C’est aussi cette année, le 8 septembre, qu’il réintègre l’armée.

Il va en profiter pour débuter sa carrière politique qui sera surtout consacrée à la promotion et la défense de l’agriculture française. En 1831, il se fait élire député d’Excideuil et occupera cette fonction jusqu’en 1848. Il instaure la Médaille du Mérite Agricole grâce à son entrée à la Tribune.

Il y soutiendra l’amendement Schawenbourg de 1835 pour l’élévation du budget de l’agriculture à 500 000 francs et prendra position pour des projets plus étonnants.

En effet, Bugeaud lutte contre l’introduction du bétail étranger, proteste contre la multiplication des bateaux à vapeur qui nuisent aux vieux bateliers et obtient 10 000 francs d’encouragement pour son projet de valorisation de l’huile de colza en remplacement de celle de baleine. Il défend donc les premières idées écologistes !

Il s’impose comme un homme politique reconnu, mais n’oublie pas pour autant sa région d’origine. Il reçoit 20 000 francs en 1833 en récompense de la garde de Marie-Caroline, duchesse de Berry. Cette somme, il la réinvestira entièrement dans la construction de deux fontaines : une à Excideuil (15 000 francs) et une autre à Lanouaille (5 000 francs).

Au mois de mai 1836, Bugeaud est envoyé en Algérie pour commander les troupes françaises qui luttent contre les guerriers d’Abd El Kader. Il y remporta les nombreuses victoires qui le rendirent célèbre, mais encouragea aussi les autochtones à l’agriculture. Il fit pousser des arbres fruitiers (dont des mûriers), et traça de nombreuses routes pour moderniser le pays. Il en retira un profond respect de ses hommes et des algériens.

Bugeaud profite de ses retours en France pour continuer à défendre le terroir, même s’il passe parfois pour un avant-gardiste. A la Tribune en avril 1840 , il lance l’idée des Chambres d’Agriculture, ce projet ne verra pourtant le jour que le 3 janvier 1924…


BIBLIOGRAPHIE :
« L’Auvézère et La Loue » de Pierre Thibaud. Éditions Fanlac (1993).
« Thomas robert Bugeaud de la Piconnerie » de Marcelle et Xavier Therme (2003).
« Bugeaud » de Louis Morard. Éditions de l’Encyclopédie de l’Empire Français (1947).
« Bugeaud » de Jean-Pierre Bois.
Éditions Fayard (1997).
 





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